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Mon corps, mon choix, leur condamnation

eloise bouton cedh

Le 20 décembre 2013, je mène une action individuelle torse nu et pro-avortement à l’église de la Madeleine à Paris avec le groupe Femen. Ce mouvement féministe ukrainien fondé en 2008 à Kiev est connu pour ses actions torse nu. Les militantes inscrivent des slogans sur leur corps pour dénoncer les violences faites aux femmes et les inégalités de genre, à travers l’exploitation sexuelle, les oppressions systémiques des institutions religieuses et les dictatures.

Les cheveux ornés d’un voile bleu surmonté d’une couronne de fleurs, je me poste sur l’autel de l’église et brandis deux morceaux de foie de bœuf, symbole parodique du petit Jésus avorté. Sont peints « Christmas is canceled » dans mon dos et sur mon torse le slogan « 344e salope », en référence au manifeste des 343 initié par des féministes en 1971, quand l’IVG était illégal, et qui s’exposaient alors à des poursuites pénales.

eloise bouton © corbis jacob khrist demotix

En décembre 2013, en Espagne, un projet de loi du gouvernement Rajoy envisage de restreindre le droit à l’avortement. Le texte prévoit d’annuler la loi de 2010 rendant l’IVG légal jusqu’à 14 semaines et 22 semaines en cas de malformation du fœtus, pour l’autoriser uniquement en cas de grave danger pour la vie ou la santé physique/psychologique de la femme ou de viol.

À la même époque, à Strasbourg, le Parlement refuse de reconnaître l’IVG comme un droit européen. À Dublin, plusieurs dizaines de milliers d’intégristes religieux manifestent dans les rues contre le droit à l’avortement. Au Texas, une loi interdit l’IVG au-delà de 20 semaines de grossesse. Aujourd’hui encore, ce droit est sans cesse remis en cause. Notamment aux États-Unis et en Europe.

C’est une action silencieuse et pacifique de deux minutes, qui consiste à prendre des photos et dont le seul but consiste à dénoncer les positions l’église catholique et son ingérence dans la liberté des femmes à disposer de leur corps. J’ai attendu que l’église soit vide et ai pris soin de ne pas interrompre une messe.

Pourtant, le curé de la Madeleine porte plainte contre moi pour exhibition sexuelle et le 17 décembre 2014, alors que je ne fais désormais plus partie de Femen, le Tribunal de grande instance de Paris me condamne à un mois de prison avec sursis et à verser à l’Église 2 000 euros de dommages et intérêts et à payer 1 500 euros de frais de justice.

Je suis la première femme condamnée pour exhibition sexuelle en France.

Je fais appel de cette décision.

Le 15 février 2017, la cour d’appel de Paris confirme la décision de première instance et ma condamnation.

Je me pourvois en cassation.

Le 9 janvier 2019, je suis définitivement condamnée par un arrêt de la Chambre criminelle de la Cour de cassation.

Je saisis la Cour européenne des droits de l’Homme.

Après 9 ans de procédure, le 13 octobre 2022, la Cour européenne des droits de l’Homme condamne la France à me verser 2 000 euros pour « dommage moral » et 7 800 euros de frais de justice. Les sept juges unanimes estiment que la France a “violé l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme sur la liberté d’expression”.

fr cedh cp

Ce combat personnel, rendu possible grâce à mon avocat Tewfik Bouzenoune qui s’est battu à mes côtés pendant toutes ces années, s’achève avec soulagement et bonheur. La lutte se poursuivra tant que cela sera nécessaire.

Pendant des années, j’ai perçu la nudité comme un outil politique ou artistique. Mais cette aventure m’a fait réaliser que c’était un combat en soi. Jamais je n’aurais cru possible de me retrouver embarquée dans de telles procédures judiciaires. En France. Dans les années 2010.  

Je me suis rendu compte que ce n’était pas forcément le contenu de mon action qui posait problème mais le simple fait que mon propos existe. La société a réduit mon militantisme à une dimension psychologique et invalidé mon engagement en le dépolitisant. Alors que je souhaitais dénoncer une violence sexiste, mon geste a été commenté et analysé de manière sexiste : une féministe qui se bat pour le droit à avorter se voit traiter d’exhibitionniste.

La dernière condamnation pour outrage à la pudeur publique, loi remplacée en 1994 par l’exhibition sexuelle, remonte à 1965 et concerne une jeune femme qui avait joué au ping pong topless sur la Croisette à Cannes, un geste dépourvu d’intention politique.

J’étais féministe avant cette action, le suis toujours aujourd’hui et le serai encore demain. Seins nus, j’ai défendu la même cause qu’habillée, celle des femmes. Chacun·e est libre de développer sa propre vision du féminisme et d’opter pour le mode d’action qui lui correspond le mieux. Certaines associations organisent des manifestations et défilent dans la rue, d’autres écrivent des tribunes ou distribuent des tracts. J’ai fait tout ça et n’ai pas décidé du jour au lendemain de descendre manifester topless dans la rue. Il s’agit d’une décision raisonnée et politique qui vise à éveiller à des questions de société. Et la réaction de la société ne fait que me conforter dans le bien-fondé de ce mode d’action. Et en fait, je n’ai pas à me justifier.  

Ces procès posent notamment la question de l’égalité entre les femmes et les hommes à user de leur torse nu comme outil militant. En effet, quand des militants écologistes se dévêtissent pour protester ou que des intermittents du spectacle se dénudent pour interpeller les pouvoirs publics, tout le monde comprend que leur démarche est politique et personne ne les taxe d’exhibitionnistes. Alors pourquoi cela serait-il différent pour des femmes qui manifestent pour défendre leur droit à disposer de leur corps ? Est-ce que les seins sont un organe sexuel ? Les seins des femmes sont-ils plus « sexuels » que ceux des hommes ? Nos disparités biologiques ne justifient pas la domination masculine et une application différente de nos droits.

Pourtant en France, une femme torse nu dans l’espace public peut être arrêtée et condamnée alors qu’un homme ne le sera pas. Son tort ? Etre une femme dotée d’un corps et choisir d’en faire ce qu’elle veut.


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